Mourad Preure, consultant international en énergie

Pour Mourad Preure, consultant international en énergie, l’autorisation des exportations du brut américain ne mènerait qu’à une convergence de ce pétrole vers les deux cotations mondiales (l’ICE à Londres et le NYMEX à New-York). Et cette industrie du schiste ne pourrait supplanter, selon lui, le pétrole du Moyen Orient. Dans l’état actuel des choses, il écarte toute hausse des cours d’autant que l’Arabie Saoudite, en dépit de son déficit budgétaire, n’agira pas au profit d’une reprise des prix.

 

 

Les Etats Unis ont décidé la semaine dernière de lever l’embargo sur l’exportation de leur brut pour la première fois depuis 1974. Ceci pourrait-il produire un bouleversement dans le marché pétrolier ?

 Il conviendrait tout d’abord d’expliquer le contexte actuel des marchés pétroliers qui connaissent un excédent d’offre, de l’ordre de 2 millions de barils/jour, sur fond de crise économique mondiale qui perdure depuis 2008. L’impact de cette crise est de plus en plus fort en Europe et les marchés pétroliers anticipent le pire. En effet, au moment où les marchés pétroliers sont en train d’anticiper les achats pour l’hiver prochain, l’Iran a promis d’augmenter sa production de 1 million de b/j, et l’Irak  va certainement exercer une grande pression sur les marchés en augmentant son offre d’un millions de barils/jour d’ici 2016. Tous ces paramètres me font dire que l’excédent de l’offre pétrolière sera de l’ordre de 4 millions de barils/jour l’an prochain. Les marchés à terme sont, par ce fait, orientés à la baisse. En déclenchant la guerre des prix, l’Arabie Saoudite voulait entre autres, mettre en difficulté l’industrie américaine du schiste. Cependant, le progrès technique en la matière a limité les coûts de production. Concomitamment à cela, s’est produite une évolution darwinienne au sein des campagnes pétrolières : Les petites entreprises n’ayant pas pu faire face à la baisse des prix du pétrole, furent avalées par les grandes multinationales qui ont une plus grande capacité de résistance. Maintenant pour revenir à votre question, je dirais que le pétrole du schiste américain ne pourrait renverser le marché pétrolier car cette levée de l’embargo sur les exportations des hydrocarbures n’est en réalité qu’une autorisation d’exportation d’une petite quantité de brut.  Ce n’est donc pas un élément significatif. Je dirais même que nous ne sommes pas encore aux USA exportateurs de pétrole d’une part. D’autre part, le potentiel de pétrole issu du schiste n’est pas si énorme. Il est même limité, et les USA ne pourraient supplanter le Moyen-Orient. Ce qui va changer dans les marchés pétroliers, en revanche, c’est la convergence du pétrole américain vers les deux cotations (l’ICE à Londres et le NYMEX à New-York), après avoir été uniquement coté  au Nymex de New York. Lorsque les raffineries américaines étaient à l’arrêt, le West Texas Intermediaite (WTI) enregistrait des baisses. Avec cette nouvelle configuration, le pétrole américain ne sera plus conditionné par la situation de raffinage de la production étatsunienne, mais se négociera au niveau mondial.

 

Cette convergence du pétrole américain vers les bourses mondiales n’aura-t-elle pas de répercussions sur les cours du pétrole ?

Je souhaiterais noter que l’avènement du schiste américain est l’évènement le plus important de l’histoire de l’or noir après le pacte scellé entre Franklin Roosevelt et le roi Ibn Saoud sur le USS Quincy en 1945. Car cette industrie a permis aux Etats Unis de prendre leur indépendance énergétique par rapport au Moyen Orient. Nous sommes donc dans un nouveau contexte géopolitique pétrolier. Ceci est un élément très important dans le marché pétrolier car les USA, avec 48 mds de barils disposent de 2.9% des réserves pétrolières mondiales de schiste. Je ne parlerai pas de bouleversement du marché, qui après avoir connu un déséquilibre de l’offre, il entre dans une phase de déséquilibre du pétrole non conventionnel. L’Opep ne peut actuellement baisser sa production car la part du marché sera absorbée par le pétrole de schiste. Les tendances à court terme sont baissières comme je l’ai déjà mentionné, car l’année 2015 est difficile et incertaine. Et l’année 2016 sera tout aussi compliquée surtout que l’offre est appelée à croitre de 1.4 millions de b/j. Toutefois, on va commencer à ressentir les effets du recul des investissements actuels à partir de 2017, dû au  fonctionnement cyclique de l’industrie pétrolière. Il se produira à partir de cette année, ce qu’on appelle un «  effet de ciseaux » : Une augmentation des investissements a engendré une abondance de l’offre qui, saturant le marché, a entrainé la chute des prix du pétrole et a repoussé les investissements. Nous sommes donc dans le cycle baissier des prix. Mais ces investissements en baisse donneront lieu à un recul de l’offre,  qui encouragera  une reprise des prix, on sera alors dans le cycle haussier aux alentours de 2017 et 2018. Il reste néanmoins difficile de définir exactement quand est-ce que cela se produira-t-il, car le marché pétrolier a sa propre dynamique, dont la baisse actuelle des prix n’est qu’un accident.

 

Des prévisions sombres se dessinent à l’horizon de l’Arabie Saoudite. Selon la Banque Centrale saoudienne le pays qui connait déjà un déficit budgétaire de 130 mds de dollars serait en faillite dans deux ans. Cette situation a été en partie provoquée par la politique pétrolière de ce même pays. Ce royaume pétrolier aura besoin d’un baril à 106 dollars pour équilibrer son budget selon les observateurs. Le Qatar et le Koweit vont connaitre également leur premier déficit budgétaire en 15 ans. Pensez-vous que ces monarchies pétrolières vont réagir en faveur de la reprise des prix dans les prochains mois, ou ont-ils suffisamment de ressources pour résister ? 

L’histoire atteste qu’à chaque fois que l’Arabie Saoudite mène une guerre des prix elle se casse la figure. Elle n’a pas vu arriver l’accord de l’Iran avec le 6 puissances occidentales. Cet accord représente un grand bouleversement géostratégique dans la région, car l’Arabie Saoudite n’est plus indispensable pour les Américains, et je dirais même qu’il y a une méfiance des Américains par rapport aux saoudiens actuellement. Ces derniers sont désormais orphelins. S’agissant de la résistance de ce pays par rapport au déficit. Je dirais que oui, c’est un pays qui peut résister à un déficit budgétaire de l’ordre de 20 à 30 % de son PIB, pendant plusieurs années. Les déficits budgétaires prévus pour le Qatar et le Koweït ne menacent aucunement ces deux monarchies. Mais à la question de savoir si ces monarchies et plus précisément l’Arabie Saoudite vont-ils lâcher les prix, je préciserais que ces pays ne peuvent agir qu’au sein de l’Opep, et la véritable question est de savoir si l’Opep, qui détient 30% de la production pétrolière mondiale représente encore quelque chose ou si le cartel n’est-il pas devenu un écran de fumée. Un cartel existe pour cartelliser le marché et donner des réponses coordonnées à la fluctuation des prix, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Le royaume saoudien a affiché dernièrement une volonté de retirer une partie de l’offre du marché, une volonté qui est à mon avis sincère. Or, ce pays qui s’est auto-piégé par la guerre des prix qu’il a menée, sait très bien que dans le cas échéant, toutes ses parts de marché seront récupérées par le schiste américain à court terme. Il ya une question de leadership dans le marché du brut actuellement, que l’Arabie Saoudite ne veut pas perdre. Le pays étant capable de faire face à un déficit commerciale pendant 4 ou 5 années, et ayant une industrie pétrolière à long terme, contrairement à d’autre pays du cartel et même à l’industrie américaine du schiste, il n’agira certainement pas au profit d’une reprise de prix actuellement.