HIER : l’amertume.

En 1987, alors que j’étais complétement  investi dans mon métier de médecin et d’enseignant, je fus propulsé dans un monde que j’ignorais et vis-à-vis duquel je n’avais que crainte et défiance.

Par un des hasards que nous réserve parfois la vie, je fus appelé à participer à une réflexion organisée de manière informelle à la présidence de la République.

Plus étonnés et surpris, mes compagnons, tous médecins universitaires mais aussi quelques hauts fonctionnaires de la présidence,  (et moi-même) nous réalisions que nous étions enfin reçus, non comme les sujets-techniciens au service des maîtres du pouvoir, mais  comme des citoyens éduqués, des cadres de la Nation. On nous reconnaissait, enfin, notre capacité à formuler des idées novatrices susceptibles de faire muter un système à bout de souffle, en projet moderne et efficient au service du pays et de sa population.

La première réaction d’étonnement et de doute passée, nous avions compris que nos hôtes avaient enclenché une vaste réflexion concernant tous les secteurs économiques et sociaux dans le but de leur imprimer les réformes nécessaires et les adapter aux impératifs politiques et économiques nouveaux, imposés  aussi bien l’écroulement du prix du baril de pétrole et l’asséchement brutal des réserves financières du pays que par les changements profonds intervenus dans les politiques mondiales.

Ce fut une expérience extraordinaire à plus d’un titre :

-Technique, parce qu’il fallait relever le défi qui nous était posé et se montrer capable de produire une réflexion à la hauteur des enjeux. 

-Politique parce que nous découvrions une dimension que nous soupçonnions sans la réaliser : l’inscription du domaine qui était le nôtre, la santé et l’université, dans un cadre plus vaste de la vie politique sociale et économique de la nation et enfin

-Humain, et c’est probablement la chose la plus palpitante : la rencontre à tous les niveaux des institutions de l’Etat, de femmes et d’hommes compétents, dévoués et sincères, qui s’investirons sans réserve dans ce qui nous paraissait être la chance unique à saisir pour aller à plus de droit, de justice et de prospérité.

Au fur et à mesure de nos travaux notre cercle s’élargissait et nombre de citoyens de tout bord et de toute qualité professionnelle vont manifester de l’intérêt pour nos travaux et d’une manière ou d’une autre y apporter leur contribution.

C’est octobre 88 qui sera l’accélérateur inattendu des évènements : suite à cet intermède tragique de l’Histoire du pays, un gouvernement réformateur est installé et nous voilà, d’universitaires apprentis-réformateurs, propulsés à des responsabilités politiques, tous chargés de mettre en œuvre les idées que nous avions développé dans les groupes informels.

A partir de ce moment les choses prendrons une autre dimension car nous réalisions  que les reformes sectorielles ne pouvaient absolument pas se mettre en place sans le lien indispensable avec les mesures politiques nécessaires qui feraient passer le gouvernement du pays d’autoritaire et de rentier  en gouvernement démocratique et responsable. Notre affaire de réforme de la santé et de l’université n’avait aucune chance de voir un semblant de réalisation avant l’institution de réformes politiques qui ouvriraient dans le  pays les espaces de liberté dans lesquels chaque citoyen apporterait  sa contribution au changement.

C’est très certainement la leçon la plus importante qui nous a été donnée lors de cette expérience : il n’y a pas de miracle à attendre d’un système fermé qui gouverne par des oukases en usant et abusant de la rente pétrolière. La preuve en était, qu’il menaçait de s’effondrer dès lors que la rente s’était brutalement asséchée ! Il fallait non seulement travailler à développer les réformes économiques et sociales dont le pays avait besoin, mais sûrement aussi, à se battre pour créer les conditions politiques indispensables à leur mise en œuvre.

C’est l’époque exaltante ou médecins, universitaires de différentes disciplines, hommes de loi , journalistes mais aussi Hommes de l’art, ont décidé de joindre leurs efforts au sein de nombreux groupes de réflexion mais aussi dans un multitude d’associations, pour produire les ruptures indispensables au passage d’un système autoritaire de gestion de la société à un système transparent, démocratique et responsable.

Il m’a été donné ainsi de croiser nombre de personnes de qualité, engagés dans le même combat et qui n’ont pas reculé devant l’évolution dramatique que prendra, hélas, l’évolution de la situation avec l’insurrection du FIS, l’arrêt du processus électoral et la guerre civile qui s’ensuivit.

Ce fut le coup d’arrêt de ce mouvement de progrès.

Beaucoup de militants sincères et désintéressés de la cause disparurent tragiquement : à l’image de M. Bokhobza et Liabès … pour ne citer que ceux-là, aujourd’hui hélas oubliés,  mais beaucoup d’autres encore payèrent de leur vie leur engagement pour une Algérie solidaire et juste.

Les vingt années de pouvoir moyenâgeux de Bouteflika finiront le travail  : l’achat de la paix sociale par la rente pétrolière de manière scandaleuse, le harcèlement de toute forme d’organisation de la société civile, de syndicats ou de partis politiques a réduit à sa plus simple expression, tout mouvement de revendication politique, social ou culturel et par voie de conséquence, à l’émergence de femmes et d’hommes crédibles et compétents capables d’assumer la transition. On s’en rend compte aujourd’hui par le vide et l’indigence politique qui règne depuis le début du Hirak.  

Nous étions, malgré tout resté uni sur la base de principes considérés comme immuables : 1_Aucune réforme économique ou sociale n’a de chance de réussir sans le préalable de réformes structurelles politiques, 2_ ces réformes politiques doivent aboutir à un compromis politique historique dans une négociation ouverte avec le pouvoir 3- Du compromis politique naîtra la feuille de route consensuelle sur la base de laquelle se construira le nouveau « projet Algérie ».

Le débat autour de ces principes rebondira régulièrement, en particulier au moment des échéances électorales de 1999, 2004 et 2014. Notre position à l’égard de ces élections est restée claire et sans nuance : sans ce compromis politique toute élection ne peut avoir qu’un seul objectif : le maintien du statuquo.

Or, le statuquo n’est pas tenable ! Il est même mortel à terme.

A l’image de toute la société, le moral des « troupes » était en berne : les préjudices de l’âge et les désillusions assénées par la lente dérive de la  politique nationale  mais aussi par le dictat des politiques internationales, portée par le principe du plus fort, en particulier au Moyen-Orient, nous avaient considérablement affaibli politiquement et moralement.

AUJOURD’HUI : la trahison des clercs

Et puis vint le Hirak : l’espoir né de ce mouvement aussi inattendu que salvateur est considérable : la société se réveille et malgré toute les tentatives  de l’affaiblir par la répression, les tentatives de division et par les accusations de manipulations en tout genre, elle reste pacifique, déterminée et solidaire. Toutes les couches de la société se sont unies pour porter haut et fort leurs revendications de justice et de liberté, sans recul ni désespérance depuis près d’une année !!!

Mais tout n’est pas rose et la grisaille n’est pas venue du peuple mais de son élite.

Je pensais que naturellement tous les intellectuels forgés dans le combat pour les libertés depuis la fin des années 80 et même ceux arrivés par la suite, instruits sur les causes profondes de la crise politique et les réponses à lui donner, allaient se porter à l’avant du combat populaire et travailler à la construction méthodique, pacifique et réaliste du compromis politique tant attendu.

Malheureusement, l’épreuve du terrain a cruellement démontré dans beaucoup trop de cas, le contraire.

Je ne parlerai pas de ceux qui ont choisi l’exil, ils sont loin….

Par contre, on ne peut passer sous silence la trahison de tout ceux, qui en toute connaissance de cause, après une période d’hésitation plus ou moins ponctuée de quelques déclarations dithyrambiques en faveur du Peuple et de son Hirak, vont basculer dans la compromission et le reniement de tout ce qu’ils ont défendu depuis 30 ans !  Sans état d’âme, de  démocrates ils  sont devenus mercenaires !

Qui s’est jeté sur les microphones des radio nationales pour étaler ses vertus d’expert en tout genre, proposant des solutions miracles à tous nos problèmes, qui ne s’est pas commis d’un article de presse savant sur les solutions juridiques et constitutionnelles à la crise, alors que quelques semaines auparavant il s’exprimaient dans la même presse pour dire le contraire, qui n’a pas rejoint les rangs de ce qu’il estime être le parti gagnant alors que la veille il l’accusait de trahison. Qui, enfin n’a pas rejoint avec armes et bagages les institutions préfabriquées pour sauver le système et enterrer les revendications du Hirak !!

Il n’est pas question de citer des noms, je ne m’insurge ni en procureur ni en directeur de conscience, je veux plus simplement en appeler au sens des valeurs morales, s’il en reste, pour que chacun  effectue sa propre révision de conscience et ne s’étonne pas demain du jugement que le peuple et l’Histoire portera sur chacun de nous !

Demain : l’espoir !

Après avoir revisité le passé et déclamer mon amertume et ma colère sur quelques avatars du présent, finalement de peu d’intérêt, je n’ai pas résisté à la tentation d’une analyse bien plus risquée et incertaine, celle de l’avenir.

En effet, quel avenir pour le Hirak et qu’attendre de ces longs mois de lutte pacifique et résolue ?

Ne se compare que ce qui est comparable, dit-on justement, mais ne dit-on pas aussi que »lorsque je me regarde je me fais peur et lorsque je me compare, je me rassure » ? J’ai donc cédé à la facilité d’aller chercher dans l’Histoire les leçons léguées par les grands mouvements  populaires qui se sont déroulés dans la 2° moitié du 20° siècle.

J’en ai retenu trois qui se sont produits dans les années soixante dans 3 systèmes politiques différents voir opposés : le mouvement de protestation de la jeunesse aux USA au moment de la guerre du Vietnam, la révolte des étudiants et de la classe ouvrière en Mai 68 en Europe en général, en France en particulier et, enfin, la révolution culturelle en Chine.

Le premier exemple s’est produit dans une démocratie libérale, le second dans un système socio-démocrate et le 3° dans un régime communiste. Pourtant les trois ont bel et bien eu tous comme objectif principal la remise en cause du système de gouvernance dans leurs pays respectifs.

Quels changements ont-ils produit ? Leur objectif politique a-t-il été accompli, sinon qu’on-ils apporté à leurs société respective ?

Aux USA, ce sont les mensonges de l’administration américaine sur les enjeux de la guerre du Vietnam qui va mettre le feu aux poudres. C’est la presse américaine qui va largement dévoiler  l’échec lamentable de cette guerre cruelle et injuste malgré le déferlement sans précédent de l’armada US. Les jeunes américains vont découvrir  à cette occasion, à quel point le complexe militaro-industriel, qui tient la réalité du pouvoir aux USA, les bernent en invoquant les valeurs sacrées de liberté et de justice de la Nation, pour justifier une guerre qui va précisément dans le sens contraire de ces valeurs. Guerre qui n’a en fait de sens que celui de défendre les intérêts de l’industrie militaire et de ses retombées au bénéfice des classes possédantes les plus riches.  L’explosion est la mesure du désenchantement, du sacrifice inutile de milliers de vie de jeunes américains et des horreurs de la guerre commis au nom des citoyens US contre un peuple sans défense qui se bat pour sa liberté !

Ce mouvement contre la guerre se transformera ensuite en un mouvement massif de culture populaire : une culture de résistance envers le système de valeurs qui gouverne la vie des américains : les jeunes rejettent un système basé sur l’inégalité, la course au dollar et au consumérisme et réclament une société plus juste, moins fermée sur ses dogmes religieux, sur la bigoterie et sur le culte de l’argent. Transfiguré dans le mouvement Beatnik il déferlera sur le monde entier par sa nouvelle philosophie de vie, sa littérature et son art mais force est de reconnaître qu’il ne parviendra pas à changer le système politique de gouvernance américaine. Mieux, quelques années plus tard, le démon de l’argent, de l’ultra-libéralisme et de la marginalisation va réapparaître plus puissamment avec Reagan et ses successeurs

En France, beaucoup d’historiens s’accordent à dire  que la révolte de Mai 68 a trouvé une partie de ses racines dans la guerre d’Algérie. Notre guerre d’indépendance aurait secoué la conscience des  jeunes, étudiants mais aussi la jeunesse suburbaine défavorisée, issue du prolétariat, qui découvrent, ahuris, la barbarie dont les classes dirigeantes de leurs pays sont capables au nom des intérêts du capital. Des centaines de milliers de jeunes appelés sont revenus avec des souvenirs traumatiques tragiques que la société ne pouvait plus cacher et dont s’emparent la presse et les intellectuels de gauche.

Six ans après la fin de la guerre d’Algérie, le feu de la révolte s’empare des jeunes et du prolétariat urbain, remettant en cause  le mode de gouvernance jacobin, ancré dans des veilles valeurs bourgeoises bigotes et répressives, vécues désormais par le peuple comme une camisole de force intolérable. Les Français se révoltent avec le verbe, la grève générale et la violence urbaine et réclament la chute de la 5° République et de son leader, De Gaulle. Ils obtiendront le départ du Général, imprimeront l’esprit de mai 68 durablement non seulement dans la société française mais dans la plupart des démocraties occidentales : il en sera ainsi de la liberté de la presse, de celle de l’expression dans toutes ses formes, de l’égalité des sexes, du droit des minorités, de l’ouverture à tous des lieux de savoir etc.. La dette de ces pays à Mai 68 en terme de progrès social et culturel est énorme.

Mais le système politique n’a pourtant pas changé : a de Gaulle succédera un banquier venu de Rothschild et pour finir, aujourd’hui c’est encore un autre président issu des banques qui gouverne une France au bord du chaos social !

L’exemple de la Chine et de sa révolution culturelle est très différent : c’est dans un pays communiste, gouverné d’une main de fer par le « grand timonier » depuis près de 20 ans que la révolte éclate. Elle est en fait déclenchée sous le contrôle total et absolu du parti et sous la direction du président Mao. Ce dernier sentait son pouvoir menacé par son aile de droite. Les conséquences de cet épisode tragique de la vie politique de la Chine ne sont pas encore soldées : la violence de la charge menée par les brigades des jeunesses communistes contre ceux qu’ils prétendaient être des « déviationnistes » fut considérable et failli ruiner l’avenir du pays. Faut-il rappeler que le père de l’actuel président en fit les frais et fut l’objet des pires humiliations et que lui même fut envoyé aux camps de travail dans les campagnes pour être « rééduqué »?

Pourtant là aussi, et malgré la violence et l’ampleur de l’engagement des jeunesses communistes, le système ne s’est pas effondré. Les victimes de la révolution culturelle finiront par accéder au pouvoir à l’image de Deng Xio Ping, successeur de Mao et de l’actuel Président. Le parti unique est toujours aussi puissamment ancré à la tête de cet immense pays, même si des changements importants d’ordre économique et social  sont survenus progressivement depuis des 30 dernières années.

Quelles leçons finalement retenir de ces grands évènements mondiaux de la 2° moitié de 20° siècle ? La plus importante leçon à retenir, à mon avis, est que la construction démocratique est un long processus à inscrire sur plusieurs générations et que les grands mouvements populaires contestataires en représentent, certes, un accélérateur historique, qui permet à la société de réaliser des avancées décisives pour son avenir, mais insuffisants à eux seuls à produire à court terme le démantèlement d’un système politique, qu’il soit démocratique ou autoritaire.

Les révoltes de ce début du 21° siècle le confirment largement, en particulier pour ce qu’il est convenu d’appeler les « printemps arabes », qui malheureusement, dans la plupart des cas se sont terminés par le chaos et le renforcement des pouvoirs autoritaires. 

Il est encore trop tôt pour mesurer les effets de notre Hirak national sur la société algérienne. Bien sûr il y a eu abandon de ce sinistre projet du 5° mandat et l’on peut affirmer que ce recul a été salutaire pour le pays. Sans le 22 février l’aventure le pays n’aurait probablement pas survécu à l’épreuve du 5° mandat ou tout au moins en aurait payé un prix énorme. Mais plus important encore, c’est cette magnifique démonstration de cohésion sociale rétablie malgré les sombres prémonitions annoncées par mille et une officines. Le peuple algérien a largement démontré son unité dans ses différences, parfaitement assumées et acceptées avec un naturel désarmant !

Au-delà des garanties que cette unité apporte à la possibilité d’œuvrer ensemble au changement politique, elle nous offre enfin l’opportunité de poser les fondements de cette Nation Algérienne tant désirée, jamais réellement accomplie.

J’espère que nos gouvernant l’on compris !

Quand à nous, citoyens libres (et éclairés ?), il ne s’agit « ni d’être optimistes ni d’être pessimiste mais d’être déterminés ». Il nous appartient de poursuivre le combat pour notre pays: par le mouvement populaire, certes, mais aussi en donnant à nos enfants les instruments qui leur permettront de poursuivre le combat et de construire leur avenir dans un cadre de paix, de solidarité et de prospérité.

Ce ne sont pas des mots creux et la méthode est connue : les plus importants instruments, les plus importantes armes, à offrir aux nouvelles générations sont ceux de la connaissance et du sens des valeurs.

C’est par l’accès au savoir dans un cadre éthique et moral que l’on forgera les citoyens de demain qui feront aboutir ce long combat pour la liberté et la démocratie.

Farid Chaoui