Pour le sociologue Rabeh Sebaa, le caractère pacifique des manifestations et leur magistrale beauté proviennent du souvenir, encore vivace, de la décennie infernale conjuguant violence terroriste et répression totalitaire d’un régime scélérat, mais aussi de la maturation et de l’éveil de la conscience sociétale algérienne.

Maghreb Emergent : Pour la première fois depuis l’indépendance du pays, les Algériens sortent tous, simultanément dans la rue, pour s’opposer au système et exiger son départ immédiat. Les Algériens sont désormais un acteur politique incontournable. Quelle lecture faites-vous de cette situation ? Peut-on raisonnablement parler d’une révolution ?

Rabeh Sebaa : Il s’agit d’un mouvement citoyen sur fond de processus insurrectionnel. Si cette double dimension recoupe la notion de révolution, il s’agit, alors, bel et bien d’un élan révolutionnaire. La notion de Révolution a connu des glissements sémantiques successifs, en fonction des sociétés et des contextes historiques, mais conserve dans l’imaginaire universel, son contenu fondamental et fondateur qui signifie rompre entièrement avec des pratiques et des idées contre lesquelles elle s’exprime. Dans le cas de figure qui nous intéresse, l’unanimité se fait autour de l’usage du mot système. Un raccourci commode mais à la portée du grand nombre.

Les différentes catégories sociales qui sont devenues en Algérie « un acteur politique incontournable » ne disposent pas des mêmes moyens intellectuels et leur rôle n’est pas de formaliser ou de théoriser leur action. Aussi l’une des premières lectures consiste à décrypter les sens et les significations non apparentes mais s’exprimant unanimement comme exigence collective du départ immédiat de ce « système».

De toute vraisemblance, nous nous trouvons face à un éveil de la conscience sociétale longtemps tenue dans un état d’engourdissement, voire de léthargie par divers moyens politiques, économiques ou répressifs. Ces moyens semblent, à présent, frappés de caducité. Les appareils d’Etat, tant idéologiques que répressifs, n’ont plus de prise sur la conscience collective. Les citoyens manifestent ensemble dans une société où tout est fait pour les diviser sur la question du genre, de l’âge et de la stratification sociale. Nous assistons à une libération de la conscience longtemps ligotée par une engeance capable de toutes les forfaitures pour sa survie.

Les manifestations qui se déroulent en Algérie depuis le 22 février, offrent au monde l’un des contrastes les plus fabuleux de l’Histoire. Franchement radicales et magistralement pacifiques, elles suscitent l’admiration de tous les observateurs dans tous les pays. Comment expliquez-vous cet exploit ?

Tout le monde s’accorde à souligner que le caractère « pacifique » de ces marches provient du souvenir, encore vivace, de la décennie infernale conjuguant violence terroriste et répression totalitaire d’un régime scélérat. Mais cette observation, même fondée, ne suffit pas à tout expliquer. Je crois que nous sommes devant le résultat d’une longue et lente maturation sociétale qui prend ses racines dans la patience et l’endurance des Algériens, qui dure depuis plusieurs décennies, sans aboutir aux issues tant et tant espérées.

La désertion des derniers scrutins par la quasi-totalité de la population algérienne était un signal fort que ce régime autiste a traité, comme à l’accoutumée, par le déni et le mépris. Malgré cette attitude dédaigneuse, plusieurs sursis lui ont été accordés.  Mais, comme le précise l’un des slogans de la marche du 15 mars : « Le couteau est arrivé à l’os ». C’est pour cela que les citoyens sont prêts à accepter et assumer ce radical changement. Y compris par leur  comportement. Il y va de leur survie et de celle de leurs enfants.

Des initiatives émergent à tous les niveaux. Les manifestants commencent à s’organiser tout en refusant les offres faites par le système et ses relais. Comment va évoluer le mouvement selon vous ?

Nous sommes condamnés à avancer. Mais également contraints de faire en sorte que ce mouvement citoyen évolue positivement dans le sens du progrès et d’une société résolument tournée vers l’avenir. Nous sommes, depuis le 22 février, face à une responsabilité collective multiforme. Voir les jeunes manifestants nettoyer les rues après les marches est un acte d’une forte civilité. Inédite auparavant. Et signe d’une éclosion, voire de nouaisons.

La division des tâches, l’organisation de débats, la poursuite de la réflexion et la mise en place de mesures urgentes, émanant des collectifs et des groupes de réflexion, sont plus que nécessaires. Le régime étant incapable de répondre à la moindre attente exprimée par cette « force tranquille ». Il s’agit également pour tout citoyen, à quelque niveau qu’il soit, de veiller à ce que cela se passe ainsi. Dans le calme et la détermination. Avec responsabilité et dignité. Nous sommes, irrévocablement, acculées à l’espoir.