Francis Perrin et Abdelmadjid Attar nous donnent leurs lectures sur les efforts diplomatiques des pays de l’Opep à la veille de la réunion de Vienne.

Une réunion des pays membres de l’OPEP se tient aujourd’hui à Vienne dans l’objectif de juguler la baisse des cours du pétrole. Les experts Amor Khelif, Tewfik Hasni et Francis Perrin, interrogés par Maghreb Emergent ne se font pas d’illusions. La réunion de l’OPEP ne va pas déboucher sur une décision concrète à même de remonter les prix du pétrole.

 

Dans la réunion des pays de l’Opep  qui se tiendra à huis clos aujourd’hui à Vienne, les efforts diplomatiques des pays les plus touchés par la chute des prix du pétrole, pourraient-ils influencer d’une quelconque manière les décisions que prendrait l’Organisation aujourd’hui ?

Amor Kehlif : La diplomatie ne pourrait malheureusement pas avoir son  mot à dire dans la réunion d’aujourd’hui, car ce sont les logiques du marché qui décident du prix, et cela dépasse le pouvoir de la diplomatie. Outre la traditionnelle règle de l’offre et de la demande qui détermine les prix, c’est l’Arabie Saoudite qui impose la tendance au sein de l’Opep. Nous connaissons la position de l’Arabie Saoudite qui appelle depuis longtemps à un prix plancher entre 70 et 80 dollars le baril. Cette position n’est pas prête de s’assouplir, à entendre les différentes déclarations faites par le Ministre saoudien de l’énergie Ali Al Naimi les semaines dernières.

Tewfik Hasni: La diplomatie ne pourrait avoir d’impact sur les décisions de l’Opep, sauf celle des grands pays producteurs comme l’Arabie Saoudite. Or, la volonté de la réduction du prix du pétrole semble être une tendance chez les puissants du secteur, à leur tête l’Arabie Saoudite poussée par les Etats Unis. Mais c’est une tendance à court terme, je le précise. Il serait, de ce fait, difficile pour les autres pays d’influencer les décisions de l’Opep, vu leur poids au sein de cette organisation. Cependant, il serait possible qu’on parvienne à décider d’une  réduction des quotas des productions, mais là encore, toute la problématique sera autour de l’applicabilité de cette décision.

 Cette semaine, le Venezuela et la Russie ont appelé à la révision du caractère « spéculatif » des prix du pétrole. Comment pourraient-ils éviter la spéculation dans la détermination du prix du pétrole ? Et cette question sera-t-elle abordée aujourd’hui à Vienne ?

Francis Perrin : Le prix du baril du pétrole est fixé selon les marchés et les bourses. Il n’existe pas de marché sans spéculation, sauf quand il y a des logiques de marché particulières. La spéculation est un élément important, mais pas le moteur déterminant du prix. Dans ce cas précis, il existe d’autres paramètres qui décident de la tendance du prix du pétrole : des réalités politico-stratégiques, la hausse du dollar, la récession chez beaucoup de pays importateurs qui réduiraient la demande et non la spéculation dans ce cas précis. Il est très fréquent que des pays de l’Opep « impuissants » évoquent la question de la spéculation. Mais à mon avis, il est facile de dire que c’est un problème de spéculation que de nous confronter aux véritables questions internes notamment. J’estime que c’est une manière de rejeter la responsabilité sur les autres facteurs que d’assumer la sienne.

 Les Etats-Unis sont montrés du doigt comme l’une des principales causes de la chute du prix du pétrole, à cause du pétrole de schiste. Mais un baril pas cher n’est-il pas une menace pour le maintien de la production d’hydrocarbures schisteux aux USA étant donné les coûts d’extraction très élevé ?  

Amor Khelif : Effectivement. Le financement de l’industrie du schiste est fait par l’argent des hydrocarbures conventionnels. En réalité, ce sont les grandes compagnies pétrolières qui déterminent en grande partie le prix du pétrole. Ces compagnies continuent à explorer et à investir avec des coûts faramineux. Avec un prix de pétrole inférieur à 70 dollars, leurs activités seront déficitaires. Ces compagnies exercent une grande influence sur le gouvernement américain. Donc, arriver à un certain stade, ces compagnies vont intervenir rapidement sur le marché pour réguler le prix du pétrole. Je souhaiterais par là, rajouter un argument supplémentaire : cette situation est conjoncturelle, car il s’agit pour eux de maintenir le prix à ce stade pour les 3 mois à venir, juste pour des considérations géostratégiques visant la Russie et l’Iran.

Avant l’ouverture de cette réunion de l’OPEP, les ministres du Venezuela, de l’Arabie Saoudite, du Mexique et de la Russie se sont donné rendez-vous pour le mois de février prochain. Peut-on interpréter cela comme une absence d’accord pour la réunion d’aujourd’hui ?

Amor Khelif : Manifestement, ils ne sont pas arrivés à un accord. L’Arabie Saoudite maintient sa position traditionnelle, qui est celle de maintenir les prix entre 70 et 80 dollars le baril, pour modérer leur marché. Ce pays dispose d’un excédent de production de 3 millions de b/j, et il a des réserves excédentaires pour les prochains mois. Les Saoudiens ne vont pas plier devant les requêtes de réduction de la production à 20 millions de b/j formulées par les autres pays de l’Opep.  Et la tendance baissière se poursuivra pour les 3 prochains mois, pour des raisons politiques et stratégiques notamment celles visant à affaiblir la Russie.

Tewfik Hasni : Ces quatre pays sont réalistes. Le fait d’avoir planifié un rendez-vous avant même la tenue de la réunion est à mon avis, une manière de sauver la face, pour ne pas dire que cette réunion est un échec : Ils disent en substance : « on reporte les discussions au mois de février ».

Qu’est ce qui ressortira de la réunion d’aujourd’hui, selon vous ?

Francis Perrin : Pas de décision concrète, sachant que chaque décision doit être prise à l’unanimité et qu’on n’assistera pas l’unanimité lors cette réunion entre le groupe du Venezuela-Iran d’un coté et l’Arabie saoudite, qui bénéficiera sans doute de l’appui de ses voisins du golf : le Qatar, le Koweit et les Emirats Arabes Unis. Donc, pas de décision, faute d’unanimité.

Amor Khelif : Comme je l’ai dit précédemment, les USA sont derrière les grandes compagnies qui ont de grands projets d’investissements. Ces dernières ne sont pas dans une situation confortable avec un prix bas du pétrole. Je pense qu’il y’aura un arrangement entre les USA et l’Arabie Saoudite pour le maintien du prix à ce stade. Je crois même que c’est parti pour le maintien de la fourchette des prix entre 70 et 80 dollars le baril. Et pour cela, je suis persuadé que l’Arabie Saoudite pèsera de tout son poids. Ceci dit, je n’attends rien du tout de cette réunion, je sais que tout dépendra de ce que les Etats-Unis ont négocié avec l’Arabie Saoudite.

Tewfik Hasni : Je ne pense pas qu’on puisse s’attendre à quelque chose de cette réunion. L’Opep pourrait décider d’une réduction de la production, mais après ? Dans le cas échéant, je doute du respect de cette décision par les membres. A mon avis, la rencontre d’aujourd’hui sera un échec.