Mourad Goumiri lors de son passage sur Radio M. (photo : Ahmed Sahara/Maghreb Emergent).

Par Mourad Goumiri, professeur Associé

Le terme stratégique a pris de nos jours une autre dimension que celle qui prévalait lors de sa création. En effet, le mot stratégie provient du grec (strategos), construit à partir de stratos (armée) et ageîn (conduire).

Au Ve siècle av. J.-C., un strategos ou stratège était un magistrat élu ou coopté qui dirigeait notamment les questions de politique militaire d’Athènes. Les plus célèbres stratèges de l’histoire athénienne sont Périclès et Xénophon. Le mot strategia, signifiant « commandement d’une armée » où « aptitude à commander une armée, qualités d’un général » et « manœuvre ou ruse de guerre » a été dérivé de strategos et est passé au latin sous la forme strategia, avec le sens de « gouvernement militaire d’une province romaine ».

Le mot strategia est notamment utilisé par Pline l’Ancien. En 900, l’empereur byzantin Léon VI le Sage, parle dans son traité sur la tactique de l’« art du strategos » pour traduire le latin Ars bellica. D’après Sir Lawrence Freedman, c’est le lieutenant-colonel Joly de Maïzeroy qui propose le mot français « stratégie » en 1770, après avoir essayé « la stratégique » sur le modèle de la tactique et la logistique », comme « art du général ».

De nos jours, la stratégie c’est élargie à divers domaines comme la politique, l’économie, le management, la diplomatie, la psychologie, l’écologie, les jeux et bien entendu à l’art militaire. La stratégie est donc un ensemble des méthodes qui a pour mission principale de maximiser (1), dans un univers conflictuel ou concurrentiel ( un rival, un opposant, un adversaire, un concurrent ou un ennemi), les chances d’atteindre un objectif fixé malgré les actions des autres. Elle se distingue de la tactique, qui concerne des objectifs à court terme, en ce sens qu’elle concerne des objectifs à moyen ou à long terme (la victoire dans des batailles).

Les universités et les centres de recherches ne sont pas trouvés en reste puisqu’ils ont créé le titre et le diplôme  de « stratégiste » attribués à toute la communauté des chercheurs de toutes les autres sciences qui  se consacrent à l’analyse des problèmes stratégiques, prenant ainsi leur « autonomie » vis-à-vis des autres sciences originelles auxquelles ils appartiennent. Nous pouvons affirmer, aujourd’hui, que la stratégie est une science à part entière, avec son objet et sa méthode et qu’elle va de plus en plus compter dans un proche avenir, au fur et à mesure que les incertitudes se développent et qu’elles deviennent une menace réelle pour la stabilité des équilibres mondiaux, dans tous les domaines, ce qui nous amène à une évaluation stricte des capacités d’anticipation (2) des pays, des institutions et des entreprises, dans les sociétés respectives.

Le stratégiste se nourrit des analyses prospectives (3) de l’ensemble des sciences, pour construire des scénarii vraisemblables, qui balisent le prévisible et si possible en l’orientant vers les objectifs retenus par les pays, les institutions et les entreprises, afin de construire une vision stratégique et d’affecter toutes les ressources disponibles vers cet objectif.

D’où la nécessité impérieuse de construire et de disposer d’une vision stratégique consistante, à moyen et long terme, de manière à anticiper et non pas subir les événements (catastrophes naturelles, environnement belliqueux, mouvements sociaux, tarissement des ressources, pactes, traités, conventions et accords…) et de maximiser les ripostes et autres contremesures, de manière à augmenter les résiliences individuelles ou collectives, afin d’absorber les différents chocs déstabilisateurs de l’ordre établi ou de se préparer à passer, en douceur, dans le nouveau.

Qu’en est-il dans notre pays ?

L’outil de la planification bureaucratique et centralisée imposé dans les années 60 et 70, devait répondre à ce besoin de vision stratégique, à travers l’instrument des plan triennaux, quadriennaux et quinquennaux, seulement et seulement si, un débat démocratique préalable eut été instauré et avait emporté l’adhésion la plus large de notre population, de manière à baliser les choix stratégiques subséquents.

Non seulement ce ne fut pas le cas mais, en outre, un pouvoir dictatorial (Conseil de la révolution) va monopoliser les choix stratégiques, dans tous les domaines, entraînant une réaction d’opposition sourde ou explicite, contre un certain nombre de ces choix et notamment dans le secteur agricole et des services. Cette surdétermination politique des choix stratégiques (politique de collectivisation et d’étatisation) va à son tour entraîner une réaction inverse qui va consister éliminer jusqu’au mot de planification (c’est jeter le bain avec le bébé) du lexique politique et économique (4), dès que la politique dite de l’« Infittah », va s’imposer dans les années 90.

Ce passage idéologique, sans préparation et volontarisme, va avoir pour conséquence majeure la destruction de nos capacités d’anticipation avec à la clé une gestion à vue et au jour le jour, doublée d’une croyance religieuse aux vertus du marché et de sa « main invisible » à réguler note économie. La conséquence fut tragique puisque c’est l’économie de Bazar (5) qui va remplacer la planification et consacrera « l’import-import » comme conduit exclusif à la satisfaction des besoins en biens et services de notre pays, d’autant que les réserves de changes  le permettront au début des années 2000 ! Cette unique variable d’ajustement en se tarissant, dès 2014, avec une très forte détérioration de la balance commerciale, les autorités économiques et financières vont se retrouver incapables de trouver des alternatives efficaces sauf à rompre l’approvisionnement des marchés et à reporter voire éliminer les investissements publics.

Entre temps,  le mal est fait et des pans entiers de nos capacités de production publiques et privées, sont détruits du fait d’une concurrence déloyale imposée par le désarmement tarifaire et non tarifaire, des traités internationaux (OMC), régionaux (Union européenne, Zone arabe de libre échange, UMA…) et bilatéraux. La frénésie à l’importation légale et illégale, va emporter les producteurs les plus endurcis et imposer ses lois écrites et non écrites, ses lobbies, son gestuelle, son langage et ses pratiques légales et frauduleuses (6).

Vive le Bazar ! Des biens et services se déversent dans notre pays, sans contrôle ni de prix ni de qualité, sans que les pouvoirs publics ne puissent imposer le minimum de règles universelles en la matière, constatant passivement ces flux qui ne cessaient d’enfler. Seul le rétrécissement des réserves de changes va réveiller les consciences du suicide collectif, à court terme, dans lequel les autorités économique nous avaient engagés. Il est donc temps de prendre le « taureau par les cornes » et de créer une institution (Commissariat) mezzo de planification décentralisée et non bureaucratique qui nous permette de recouvrer nos capacités d’anticipation et de nous projeter sur les dix prochaines années, pour baliser le parcours.

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  • (1) Les problèmes de maximisation sont, en général, le travail de base de la corporation des ingénieurs, qui doivent tenter, par des modèles mathématiques, de résoudre les équations « coût-avantage » dans tous les domaines où ils évoluent.
  • (2) Je répète très souvent à mes étudiants qu’un pays sans capacités d’anticipation est mûr pour être recolonisé sous différentes formes que celles du siècle dernier ! Il s’agit tout simplement d’une question d’existence ou non dans l’arène mondiale des nations.
  • (3) Le terme « prospective » ainsi que l’expression « anthropologie prospective » a été créé par Gaston Berger à la fin des années 1950. Le concept quant à lui existait depuis longtemps et sous de nombreuses formes, de la divination et consultation des auspices des sociétés traditionnelles ou de l’antiquité à la fiction littéraire telle que traitée par Jules Verne et de nombreux auteurs de science-fiction qui ont anticipé sur leur époque pour imaginer le futur. Dans les années 1990 à 2000, le terme est repris par les pays dominants voulant exercer un contrôle sur les évènements pour leur permettre de les canaliser vers leurs propres intérêts en priorité.
  •  (4) Notre pays aurait gagné en conservant l’instrument de la planification et en dépolitisant le concept à l’instar de la France qui vient de créer un Commissariat au plan après avoir dissout celui de J. Monet institué au sortir de la deuxième guerre mondiale et qui a lancé les grands projets ambitieux de ce pays (nucléaire, aéronautique, espace, informatique, infrastructures…).
  • (5) Après des débats homériques, dans les rencontres des cadres de la nation où je constatais que notre économie était au milieux du gué, ni complètement planifiée ni dans les règles du marché, j’ai écrit un article sur le quotidien El Moudjahid, où j’inventais le concept de « l’économie bazarie »dans les années 90 !
  • (6) La surfacturation, les fausses déclarations, la corruption, la sous facturation, la fraude aux registres de commerce, les sociétés écrans, à la réglementation des changes, à la qualité des produits, la fraude et l’évasion fiscales, les monopoles, les pratiques commerciales illégales…