L’idée du consensus politique est si ancienne, aussi veille que l’humanité, qu’il est stupéfiant qu’elle ait suscité autant d’antagonisme et de révulsion des acteurs politiques en Algérie, pays qui a une vieille tradition de tadjmaat. Il semble particulièrement intéressant d’essayer de comprendre pourquoi cette idée du consensus politique qui a fait si peur, devient subitement une aubaine dans le contexte particulier que vit ce pays.

 

La gouvernance dans l’histoire fut principalement marquée par le poids du féodalisme s’appuyant tantôt sur une caste de clientèles dite aristocratiques ou tribales, une caste de militaires et la bénédiction du spirituel. Cette triptyque du pouvoir a dominé pendant des millénaires les modèles de gouvernance, avant que ses outrances, ses violences amènent l’élite intellectuelle à penser à d’autres schémas de gouvernance, plus consensuels, plus participatifs. L’Algérie n’est pas en reste de cette triptyque qui pendant l’histoire a vu la prépondérance de l’un ou l’autre de ces composants, selon les régions, les tribus, les vicissitudes des oppositions et des alliances. En effet, les vieilles traditions féodales et militaristes, que l’on peut observer depuis les premiers chefs numides, ont au fil du temps laissé la place à l’arrivée des grandes religions monothéistes, des courants religieux, souvent prétextes de recompositions d’alliances féodales, qui ont rythmé des siècles de royaumes, tribus, confédérations de tribus, sous la menace et la domination d’enjeux géopolitiques externes.

L’Algérie de 2019 a-t-elle fondamentalement changé. Il semble acquis que la construction de l’état nation soit d’abord le résultat d’une prise de conscience de générations et générations d’algériens de la nécessité de s’émanciper de la domination extérieur. Cette contribution modeste ne peut prétendre décortiquer le mouvement national, l’émergence de l’état nation, mais succinctement étioler le rôle avant-gardiste du PPA, dans la construction moderne d’un subtil équilibre politique traduisant la diversité sociétale algérienne, avec comme principal objectif de fédérer pour l’émancipation de la nation algérienne. Un équilibre aussi délicat que fragile, tiraillé entre de vieilles ou nouvelles traditions féodales ou spirituelles, une diversité sociale et politique marquante, des ambitions politiques diverses, et la volonté d’une génération marquée par la violence du 8 mai 1945, d’y répondre d’une manière aussi définitive que radicale, quel qu’en soit le prix.

Que peut valoir les équilibres dans des contextes aussi cruciaux que radicaux, de crise aiguë, qui a permis aux algériens d’entreprendre une des aventures les plus extraordinaires et périlleuses de leur histoire, qui nous a permis d’arracher par le sang et par une glorieuse révolution et le sacrifice incommensurable d’une génération notre indépendance.

Le rêve de cette génération devenait réalité, une réalité aussi attendue qu’inattendue, qui a précipité une génération dans l’idée que tout était possible, que la rupture du subtile équilibre politique qui a amené à l’action armée, l’action militaire, malgré les tentatives de certaines jeunes ambitions politiques, héritiers désignés de constructions politiques passées, de donner une nouvelle couverture politique, un nouvel équilibre politique, pour une révolution guidée par l’enjeux de la victoire, quel qu’en soit le prix, mise en échec par la culture révolutionnaire militariste.

Cette construction politique titanesque née des décombres d’une première tentative échouée avec préméditation au Caire le 17 février 1955, regroupant l’ensemble des leaders algériens à l’exception du PCA, et actant la création du Front de Libération Algérien, contrariée par l’onction de puissances agissantes, a nécessité un effort conjugué pour instaurer d’autres équilibres politiques ayant aboutit au congrès fondateur de la Soummam. Un congrès fondateur qui ne pouvait en temps de guerre appeler à avaliser le subtil consensus entre conclaves, conciliabules, chapelles, individualités, alliances, par la légitimité populaire, mais une légitimité révolutionnaire pour l’indépendance de l’Algérie. Si bien que l’indépendance du pays, n’a pu engendrer l’émanation d’un large consensus politique entre des acteurs préoccupés par les enjeux de pouvoir, avec l’échec retentissant du congrès de Tripoli, mais la prédominance d’une gouvernance militaire, pour établir un ordre que ne pouvait plus produire les schémas de gouvernance traditionnels, tant ils ont été submergés et ravagés par 132 ans de colonialisme et de négation de la tradition algérienne, un schisme inavouable de l’été 1954, et 7 ans de guerre féroce et miraculeuse, et des chefs de guerres qui voulaient régner en maîtres.

L’Algérie depuis a été incapable de construire un schéma de gouvernance consensuel et moderne, a été incapable de remplacer la triptyque traditionnelle, par une vision moderne de la gouvernance, capable de construire des consensus politiques, fondés sur un apport individuel et collectif participatif de la vie de la cité. Si bien que l’idée même du consensus devient incongrue pour certains acteurs, arrosés par la tentation autoritaire de la pensée unique et ses instruments anachroniques, dont la mémoire de rose n’a jamais vu mourir un jardinier, ne comprenant pas que le consensus politique, le contrat politique, comme le contrat économique et social, est le fondement de tout projet national.

Que s’est il passé pour que certains acteurs qui ont manifesté leur révolution publique pour l’idée de consensus politique, allant jusqu’à affirmer sans sourciller que le pouvoir avait son propre calendrier, afficher aujourd’hui leur acquiescement à cette idée devenue en cette période pre-électorale judicieuse. S’agit-il d’aller chercher un consensus externe à un consensus interne balbutiant ou impossible? S’agit-t-il d’octroyer une n-ième prolongation à une gouvernance qui a déjà pondu 3 amendements constitutionnels majeurs, pour traiter de l’avenir du pays, et qui s’apercevrait qu’il est tellement tributaire de l’avenir d’individus qu’il s’agit de triturer pour une 4ième fois la constitution?

La crise profonde que vit ce pays, une crise de gouvernance, une crise de succession, une crise de système politique, une crise économique et financière, une crise sociale… nécessite sans aucun doute la reconstruction d’un contrat national qu’il est nécessaire d’élaborer à travers un large dialogue national. Ce contrat ne peut faire fi d’un système institutionnel grippé qu’il faut tout aussi refondre par un processus constituant. La suspension de la constitution actuelle et l’élection d’une assemblée constituante peut permettre de sortir de cette crise par le haut, tout en abordant les mesures urgentes pour garantir une refondation économique et sociale dans cette période délicate.

Sans une refondation en profondeur, donnant des gages en terme de règles et d’échéances électorales transparentes sous le contrôle effectif de mécanismes incontestables, on est susceptible de s’interroger sur la sincérité de cette proposition tant plusieurs tentatives ont vu l’engagement patriotique dévoyé par les réflexes autoritaires, en 1963, en 1992. Accordons le bénéfice du doute à la sincérité d’un pouvoir en l’accompagnant jusqu’au pas de la porte d’une échéance électorale fixe et transparente.

 

Militant pour une Algérie meilleure.