Alger, la Casbah (dr)

 

Les Algériens perçoivent leur pays comme une citadelle géographique et militaire. Ils lui ont érigé un dogme : l’autosuffisance. En ciment, en véhicules, ou en céréales, ce qui constitue une hérésie économique.

 

 

Il y a eu le mythe de l’autosuffisance alimentaire. Il y a désormais les bêtises, présentées comme projets, qui visent à permettre à l’Algérie à devenir autosuffisante en médicaments, en voitures ou en ciment. Le tout relevant d’une vision éculée, plus proche de la Corée du Nord que d’une économie du 20ème siècle.

 Pour le Premier ministre Abdelmalek Sellal, l’Algérie doit réduire ses importations à un niveau qui puisse être couvert par les exportations d’hydrocarbures. Tout est pensé, et mis en œuvre, selon une vision primaire : l’Algérie est un îlot, aux frontières hermétiques.

 C’est une citadelle vivant et pensant dans une stricte stratégie de survie. Elle doit devenir autosuffisante en pomme de terre, en blé, en acier, en lait et en ciment, pour consacrer ses devises à acheter ce qu’elle ne peut produire localement.

 C’est totalement à l’opposé de ce que dicterait une démarche s’inscrivant dans une économie moderne. D’autant plus que l’Algérie a déjà signé et appliqué un accord d’association avec l’Union européenne, et qu’elle continue de négocier pour adhérer à l’OMC.

 La vision « citadelle » a d’ailleurs commencé à montrer ses failles : on veut à la fois contingenter les importations, revoir l’accord avec l’Europe, et on ne sait pas ce qu’il faudra faire des prochains excédents de sucre, de pomme de terre et de ciment.

 

Paradoxes

 

Plus grave encore, certains opérateurs privés et publics, ainsi que des animateurs du débat économique, alimentent cette pensée. M. Issad Rebrab, première fortune du pays, a senti les récents investissements massifs dans la filière sucre comme une attaque contre lui.

 Ce qui n’est, du reste, pas totalement faux. Bénéficiant d’une situation de quasi-monopole, et de la rente qui va avec, l’industriel algérien se demande ce qu’il fera de ses excédents au cas où la pression exercée sur lui augmente.

 Slim Othmani, président du Cercles d’Action et de Réflexion sur l’Entreprise (Care), développe la même approche. Dans une tribune publiée sur le site de Maghreb Emergent, il affirme que « la décision de pousser des investisseurs à investir le secteur du sucre est une aberration en soi, aux conséquences désastreuses prévisibles ».

 Paradoxe : M. Othmani, qui a lui-même orienté sa propre entreprise, Rouiba, vers l’export, pour contourner l’exigüité du marché algérien, reproche aux décideurs algériens d’avoir intégré cette vision citadelle dans leur « inconscient ». Selon lui, ils ont été victimes d’évènements qui ont laissé « des traces indélébiles sur leur inconscient », tout en « façonnant leur idéologie, voire même en influençant le mode de pensée » de ces « élites ».

 

Dogmes

 

Sur la question du recours à l’endettement, que deux barons du pouvoir actuel, MM. Sellal et Ouyahia, ont encore exclu cette semaine, M. Othmani affiche une attitude radicalement différente.

 Il reproche aux gouvernants d’avoir imposé un autre « dogme », le non endettement, parallèlement à « un discours triomphaliste d’une souveraineté retrouvée au lendemain de la décennie noire », lequel s’accompagne du « refus d’aborder la question de la convertibilité du dinar et de l’assouplissement du contrôle des changes en général », ajoute-t-il.

 Pourquoi la liberté d’investir, qui serait bonne pour de nombreux secteurs, ne serait-elle pas bonne dans le secteur du sucre ?  Cela relève d’une pensée obsolète, qui consolide la vision primaire d’un gouvernement. Celui-ci prône un « patriotisme économique » sans contenu réel. Personne ne peut s’opposer à ce concept de « patriotisme économique », mais l’imposer de manière bureaucratique, en érigeant des interdits qui débouchent inévitablement sur toutes sortes de dysfonctionnements est absurde.

Cela détruit la compétitivité des entreprises algériennes. Par contre, établir des règles de concurrence saines pour que les entreprises algériennes puissent s’épanouir là où elles peuvent être performantes constitue une option viable

 

S’ouvrir sur le monde

 

Mais pour y arriver, une approche s’impose : favoriser une intégration transversale de l’économie algérienne dans l’économie mondiale. S’ouvrir sur le monde. Pour caricaturer : au lieu de viser l’autosuffisance en céréales, il faudrait envisager l’exportation de tomates et de pomme de terre pour financer l’importation de céréales.

 Plutôt que courir derrière une improbable satisfaction du marché algérien en ordinateurs, encourager la production de composants ou de contenus informatiques exportables. L’objectif final n’est pas de ne plus importer, mais d’exporter plus que ce qu’on importe.

 En ce sens, la volonté affichée du gouvernement de ramener les importations à 35 milliards de dollars par an, chiffre supposé être couvert par les recettes d’hydrocarbures, est une hérésie. Il faut, en fait, viser à importer pour 100 milliards de dollars sur les vingt prochaines années, et exporter pour 120 milliards.

 Ceci impose une sorte de reformatage de la pensée et de la pratique économiques. L’Algérie ne doit plus se regarder comme une citadelle, mais comme un espace de production et d’échanges. Il suffit d’évoquer un seul secteur, le tourisme, pour voir l’ampleur de la tâche.

 L’Algérie devrait accueillir dix millions de touristes par an. Elle ne peut pas. Pour y arriver, tout doit changer : de la délivrance des visas, vue actuellement sous un angle strictement sécuritaire, aux structures d’accueil, en passant par les transports, la qualité de service et le regard de l’Algérien sur l’étranger.

 Tant que la doctrine officielle du pays est de percevoir l’étranger comme une menace, il est inutile de parler de tourisme. C’est dire que le pays est en train de passer à côté de la mondialisation.

 

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