Taieb Hafsi, professeur en Management et économiste

Dans cet entretien à Maghreb Emergent, Taieb Hafsi, professeur en Management et économiste analyse l’évolution « paradoxale » de la situation économique algérienne. Pour lui « tout n’est pas perdu », il plaide pour une réforme consensuelle ayant pour axe stratégique la libération de l’initiative privée, la décentralisation et le savoir scientifique, le tout arrimé à une architecture institutionnelle souple, solide et cohérente.

 

La chute brutale et qui risque d’être durable, des prix du pétrole, affecte considérablement l’économie algérienne. Les mesures prises par le Gouvernement dans le cadre de de la LF 2016 vont-elles permettre d’atténuer les effets de cette chute ?

La réponse simple est que ce sont des réponses ad hoc qui ne semblent pas faire partie d’une stratégie d’ensemble. Elles répondent à l’inquiétude de celui qui s’aperçoit qu’il n’a pas assez d’argent dans la poche et qui serre la ceinture. Ce genre de décision ne marche que si on a une vraie stratégie pour le développement national, ce qui n’est pas encore le cas.

 

Vous parlez d’absence de stratégie. Quelle est, selon vous, la situation économique actuelle de l’Algérie ?

A mon avis, la situation économique algérienne est paradoxale. Elle est à la fois problématique et encourageante. Le problème essentiel de l’économie est qu’elle n’est pas gérée ou plutôt qu’elle est gérée de manière incohérente au niveau central et de manière féodale au niveau local. Les règles sont nombreuses, mais appliquées de manière discrétionnaire avec des décisions contradictoires. La croissance a été apparemment essentiellement drivée par les grands chantiers d’investissement de l’État. Elle a été souvent freinée ou n’a pu atteindre son potentiel, du fait de l’incompréhension par les acteurs de l’État et par la population des règles de base du fonctionnement économique. Ainsi, par exemple, les entreprises privées ont été harcelées parce que « les autorités les soupçonnaient de vouloir s’enrichir », sans réaliser que c’était là le moteur principal de l’investissement privé et de la croissance autonome.

Même si souvent bien intentionnés, les départements de l’État fonctionnant en silos, sans coordination, émettent des règles qui se contredisent et jettent le trouble chez les acteurs économiques (entreprises privées et ménages), incitant à la prudence et parfois à la délinquance. De plus, la corruption et la prévarication, aujourd’hui un problème majeur, aggravent le phénomène en introduisant des interventions abusives et injustes qui détruisent la crédibilité de l’État.

C’est ainsi que dans tous les domaines où l’État pourrait aider le développement économique (foncier industriel, autorisations d’activité, subventions et aides à la compétitivité, encouragement de l’investissement), en fait il le décourage par incohérence, incompétence, désorganisation ou tout cela à la fois.

 

Comment expliquez-vous que beaucoup d’entreprise aient pu émerger alors dans un tel environnement?

En effet, en regardant de plus près, on trouve un nombre substantiel d’entreprises florissantes de taille généralement moyenne. Ces entreprises fonctionnent souvent sous le radar. Elles sont discrètes mais efficaces. Elles maîtrisent leurs domaines d’activité et s’intéressent souvent aux marchés internationaux. Ces entreprises ont généralement trouvé un moyen acceptable de vivre avec les incohérences des autorités nationales ou locales, voire de les exploiter souvent en restant sensibles aux questions éthiques et morales. On pourrait presque dire que ces entreprises ont généré un modèle de management local autonome, selon moi basé sur la foi religieuse et les aspirations traditionnelles issues de la guerre de libération. Ainsi, dans ces entreprises, les rapports avec les travailleurs sont équilibrés, les contributions au bien-être des communautés locales sont importantes et la performance sociale élevée.

 

Beaucoup d’observateurs disent que le Fonds de Régulation des Recettes s’épuisera fin 2017 si les prix du pétrole se stabilisaient à 37 dollars le baril ou en deçà. Pour y remédier, on parle de l’endettement extérieur. Serait-ce la seule ou la bonne solution ?

Beaucoup de gens ont déjà répondu à ça. D’abord, ce n’est pas sûr qu’on trouve des prêteurs en dehors des grandes institutions internationales comme le FMI. Par ailleurs, ceux qui prêtent veulent des garanties et vont être très exigeants en matière de contrôle du fonctionnement économique. Donc l’emprunt est synonyme de réduction des marges de manœuvre. Dans un pays qui n’a pas de stratégie, ce serait désastreux. Comme pour une entreprise, avec une stratégie, ce serait une autre affaire !

 

Le crédit à la consommation, bloqué en 2009, vient d’être relancé pour, dit-on, booster la production nationale. Il concerne les produits locaux seulement. Certains économistes disent que, compte tenu du faible taux d’intégration de l’industrie nationale, cette mesure va être contre-productive et fera exploser les importations. Qu’en est-il selon vous ?

Encore une fois, ce n’est pas la mesure elle-même qui est le problème mais le cadre dans laquelle elle s’inscrit. Les mesures ad hoc accroissent l’entropie et aggravent les problèmes. La gestion économique moderne implique un suivi permanent et pourrait permettre de corriger mais je ne suis pas sûr que l’Algérie ait les outils nécessaires pour ça.

 

Le fait que les entreprises algériennes soient globalement de taille moyenne et que les capacités de lobbying commercial de l’Algérie soient faibles rend la diversification de l’économie nationale et sa dynamisation improbables, les débouchés commerciaux à l’étranger étant de ce fait peu nombreux. Abdesslam Bouchouareb a dit simplement que » nous ne savons pas exporter ». Que faire pour développer nos exportations hors hydrocarbures ?

Ceci est un mythe ou plutôt une incompréhension du fonctionnement économique. Taiwan a été dans les années 90 l’un des pays les plus innovateurs et les plus dynamiques sur les marchés internationaux, avec une stratégie basée sur les PMEs. Le plus important est de libérer l’économie pas de vouloir la diriger comme si c’était une entreprise. Mon texte en attache fait référence aux travaux que nous avons faits et qui révèlent une dynamique intéressante avec des entreprises de qualité qui ne sont pas très visibles. La liberté multipliera cela. Il faut aussi que l’économie ne soit pas l’affaire de quelques initiés mais que les éléments fondamentaux soient compris par tout le monde, donc enseignés à l’école et repris régulièrement par les grands médias. C’est un exercice qui demande du temps et de la cohérence dans les décisions. Mais il pourrait générer le miracle économique algérien que tous attendent.

 

L’article 37 de la Constitution consacre la libre entreprise mais celle-ci est ligotée par plusieurs éléments (Conseil National d’Investissement, prix administrés, inconvertibilité du dinar, etc. ) qui empêchent sa traduction effective dans la réalité. Pourquoi le Gouvernement hésite à aller vers une économie de marché et mettre fin aux réflexes rentiers malgré l’ampleur de la crise ?

Là aussi nous connaissons tous la réponse. Si on veut être généreux avec le pouvoir, on pourra dire qu’il veut éviter les affrontements qu’une vraie réforme pourrait amener. Si on est réaliste, on dira qu’il protège son contrôle sur le pouvoir. Tout de même, dans les deux cas, je crois que ce comportement procède d’une incompréhension de la psychologie des populations. Bien sûr les populations rejetteront toute contrainte supplémentaire lorsqu’elle vient d’un pouvoir qu’elle perçoit comme ayant peu de légitimité. Mais les populations ne sont pas stupides. Elles sont capables de comprendre la nécessité des réformes pour la survie, à condition que cela fasse partie d’une démarche claire et largement débattue par les élites. Pour gérer le changement, il ne faut pas simplement penser à la réduction des coûts à court terme. Il faut investir pour que la réforme réussisse. Tous les changements commencent par coûter plus cher. Ils ne donnent des résultats qu’après. De manière concrète, cela veut dire identifier les couches les plus affectées et faire les gestes pour réduire la difficulté de l’épreuve. Mais le plus important, c’est que la réforme fasse partie d’une stratégie d’ensemble que tout le monde comprenne. Le manque de transparence ne peut pas amener de collaboration de la part de la population ou des élites. Au contraire, le résultat, c’est ce que vous observez.

 

Que faire donc selon vous?

Les Algériens ont le sentiment qu’ils ont fait bouger le ciel en survivant à une colonisation totale. On peut facilement démontrer que l’indépendance a été une conquête de la population (non des soldats) et est à la source de ce que j’appelais l’optimisme des Algériens. En conséquence, comme on le voit dans les médias, les acteurs économiques et la population attendent l’articulation d’une vision ambitieuse et stimulante. Celle-ci doit être en même temps compatible avec les réalités (environnement et ressources) que nous allons énoncer de manière rapide. L’économie n’a pas besoin d’une structure compliquée pour bien fonctionner. Elle fonctionne même mieux lorsque la structure est simple et laisse plus d’espace aux acteurs. Trois grands principes sont importants pour encourager le dynamisme des acteurs économiques (entreprises et ménages). Il s’agit sommairement de libérer l’action économique, d’aller vers une décentralisation progressive et un encadrement basé sur la connaissance. Parallèlement, il faut consolider l’infrastructure institutionnelle en mettant l’acteur économique (entreprises, ménages) au centre des préoccupations des actions politiques.